"Jean Nainchrik, producteur, nous parle de son métier"
Rien ne me prédestinait à devenir producteur. Mes études m'ont amené à devenir ingénieur de l'aéronautique en 1963. C’est dans cette période que tout va commencer à basculer : effectuant mon service militaire à la base aérienne de Creil, je fonde un journal interne à la base, "L’estafette". Il s’agit de mon premier contact avec le journalisme. Assurant la direction de la rédaction pendant deux ans, ma vocation semble alors trouvée. Dégagé de mes obligations militaires, je rentre à France Inter le 1er mars 1965. Ma carte de journaliste en poche (n°22615), j'assure la rubrique aéronautique des flashs d’informations et je participe aux journaux parlés.
Lors de la crise de mai 68, je fonde avec quelques confrères licenciés de l'ORTF le mensuel "Le fait public". Prolongeant ainsi ma carrière dans le journalisme, je deviendrai ensuite secrétaire général du groupe de presse Jean Lacroix en 70 puis directeur de l'agence "France-Match" (agence de presse photographique du groupe "Paris-Match") en 71.
C'est en 1976 que je vais faire mes premières armes à la télévision en présentant aux côtés de Brigitte Bardot l'émission "Au pied du mur". Et c'est à cette même période que s'effectue le second grand tournant de ma vie professionnelle, tournant peut-être prévisible compte tenu de mon éternelle passion pour le cinéma.
Sollicité par des amis comédiens, je fonde l'agence artistique Cinéart que je dirigerai jusqu'en 1986. Je deviens l'agent de Richard Berry, Laurent Malet, Stéfane Audran, Jean Marais, Michel Serrault, Annie Girardot, Carole Bouquet, Patrice Leconte, Michel Blanc, Claude Chabrol, Didier Decoin, Gilles Béhat, Gérard Krawczyk… Je m'implique dans de nombreux projets auprès de producteurs comme Alexandre Mnouchkine ou Christian Fechner… Je cède Cinéart en 1986 pour devenir producteur. Je fonde Septembre Productions et produis mon premier film: "Je hais les acteurs". A ce jour J'ai produit 6 longs métrages et plus de 100 films de télévision.
Définition du métier de producteur
Pour répondre tout de suite aux préjugés, produire un film ne se restreint pas à le financer. Il s'agit même là de la partie la plus ingrate de la production au sens où je l'entends. Produire c'est créer, rassembler des talents autour d'une idée, mettre les services financiers au service d'une œuvre. Produire, c'est croire intensément à un projet et le porter à bout de bras. Produire, c'est éveiller des motivations et les garder intactes des balbutiements du synopsis jusqu'à la diffusion en salle ou à la télévision. Produire, c'est avoir envie et faire partager cette envie.
Un producteur est donc, à mon sens, un créateur. Ses qualités principales seront une grande curiosité, une détermination à faire exister un projet de cinéma ou de télévision, une aptitude à fédérer les talents.
Pourquoi la télévision?
J'ai toujours considéré que télévision et cinéma étaient semblables, seuls les supports de diffusion divergent Les types de projet qui m'attirent sont principalement revisiter les grands romans français, suivre l'évolution d'un personnage tout au long d'une série, peindre de grandes fresques.
La spécificité de ce média est d'être présent dans tous les foyers. Un échec à la télévision attire deux millions de spectateurs. Le même chiffre représente un énorme succès en salle. La télévision joue donc un rôle social indispensable de distraction et de connaissance.
Les aspects les plus appréciés? Ceux qui ennuient?
Le réel bonheur en production est que l'on ne se répète jamais. Certes, on produit toujours un film, mais le lundi on discute avec un grand avocat d'une affaire de meurtre irrésolu, le mardi on se replonge dans un roman de Stendhal que l'on souhaite adapter, le mercredi on visionne un documentaire sur le bagne dans les années 1920 avec la créatrice de costumes en quête de modèles, le jeudi un scénariste nous présente ses dernières modifications sur un scénario de cape et d'épée et le vendredi on part en tournage pour jauger le moral de ses troupes et maintenir cette même passion autour du film que l'on tourne.
L'ennuyeux c'est souvent l'épreuve du financement d'un film. Lorsque l'on a un projet viable, solide artistiquement, il doit passer par une série d'épreuves imposées… L'attente entre le moment où l'on a le projet en main et le "oui" final d'une chaîne est longue et pénible. Il y a parfois une frustration vis-à-vis de certains projets qui ne voient jamais le jour… Mais un producteur doit avoir la foi chevillée au corps pour faire exister son projet de film.
Origine de votre société de production.
Septembre Productions est née en 1984. J'étais alors l'agent de Gérard Krawczyk qui m'avait parlé d'un roman américain de Ben Hecht: "Je hais les acteurs". Il ne trouvait pas de producteur. Intéressé par ce projet ambitieux, il était temps de prendre mes responsabilités: je suis devenu producteur.
J'ai alors cédé mon agence, Cinéart, et j'ai fondé Septembre Productions (mon mois de naissance). Mon premier film de producteur a été aussi le premier long métrage de Gérard Krawczyk, avec un casting prestigieux: Jean Poiret, Michel Blanc, Bernard Blier, Patrick Floersheim, Michel Galabru, Pauline Lafont, Dominique Lavanant, Sophie Duez, Guy Marchand, Wojtek Pszoniak, Jean-François Stévenin, Claude Chabrol, Alexandre Mnouchkine, Gérard Depardieu… Le film a reçu le prix Michel Audiard du cinéma. J'ai ensuite produit "De sable et de sang", premier long métrage de Jeanne Labrunne, sélectionné pour "un certain regard" au festival de Cannes.
A la télévision mon premier film a été "Léon Morin prêtre" en 1990, le premier d'une collection de 24 films, nouvelles adaptations de romans ayant déjà été adaptés au cinéma. Mais je dois avouer avoir aussi une affection particulière pour "L'homme au semelles de vent" que j'ai produit en 1995 et pour "Les Thibault" réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe.
Si vous souhaitez ajouter quelque chose.
J'ai écris trois livres. Le premier, "Simon et Marie", raconte l'histoire de mes parents. Le livre a été édité par Michel Lafon. Le second, "Les vengeurs" préfacé par Robert Badinter, est paru chez Fayard et rapproche deux histoires fortes et vraies : celle d'Herschel Grynszspan et celle de Samuel Schwarzbard. Le dernier "Crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus" est paru en 2008 aux éditions du seuil.